LOUIS LE HARDI

Cane s'amuse. Cane ressuscite. Cane s'amuse à ressusciter. Qui dit mieux ? Arrêté par aucune police, voici quelques années qu'à ce combat son esprit sert de support. Limité par aucun plafond, il flotte à sa surface et offre à ses pensées plus qu'un répondant, des formes qui les laissent ouvertes. Plier le soulagement réciproque de la toile et du châssis selon tous les angles possibles entre ciel et terre, cuire son idée dans mille étuves, la sortir chasuble ou moucharabieh, tout cela, il l'a réussi, sans jamais rien employer de sévère ni de pasteurisé.

Un jour, il s'est mis à sculpter. Croit-on la chose facile ? L'ennui, le péché. Des molécules agrégées en meule, qu'il s'agit de rouler pour faire place à l'air libre. Or en ce temps-là, janséniste en diable, déjà fait faisait honte à savoir-faire. C'est notoire : tout augustinisme exagéré finit en convulsions sur une tombe à n'ouvrir à aucun prix. Trônant sur du feutre et couronné de graisse, l'objet-dard régnait sans partage. Eclairé par un porte-bouteilles, un coyote montait la garde. On ne rigolait pas. Près du fleuve Nihil - où, contrairement à celui d'Héraclite on se baigne sans cesse dans le même - la Fabrique produisait, en guise de catalogue, une suite d'impératifs.

Ni bronze, ni selle. Ni corps surtout. Ni, par conséquent, femmes dévoilées. A la télévision, dans la publicité, tant et plus que vous voudrez. Du poil ad nauseam. De la peau partout en images. Mais pour cause d'une réputation traînée par le mot d'académie, partout sauf dans l'art. Ou alors à condition de mettre à mal ladite peau. Non plus étripée comme naguère. Ni même pornographiée, puisque cette affaire-là rime désormais avec chic, c'est-à-dire avec marchand. Non. Plutôt collectée en menus fétiches. Ce digitaloïd flou ? Mon avant-bras d'hier soir. Ces draps avec leur plus ou moins de chair grise dedans ? Mon ombilic de demain matin. Des bouts de désêtre semés dans un calendrier virtuel et par lesquels s'auto-conserve la domesticité générale. En bref, rien qui respire. Rien de bon.

Sorti de la fabrique après y avoir tout juste jeté un œil, se souvenant de ce que Barthes voyait en toute avant-garde un « langage rétif qui va être récupéré », (1) Louis Cane a pris les choses en main. A sa façon.

Deux tendances se répondent chez lui. Parfois tout l'entraîne à s'affranchir de ce que Céline nomme la « féculence » humaine. Parfois, un bonheur terrestre le sollicite.

En ce sens pas de dérobade possible aux exigences du métier. Tout ce qu'il y a de plus ronde, sa bosse ! Et lorsqu'il fait jouer les masses avec les jours, personne de plus statuaire que lui ! Ne pousse-t-il pas la contradiction jusqu'au fini, cette manière trop polissonne pour n'être pas malhonnête aux yeux modernes ?

Comment dans cette voie n'eût-il pas rencontré Vénus ? Nul besoin d'en appeler à Lucrèce pour savoir la nature vénérienne des choses. Suivant le conseil de Rilke, les sculpteurs sont unanimes pour placer leurs yeux « autour de la Créature comme des pièges, en cercle autour de sa libre issue ». (2) « Infernale mégère en grande toilette », telle que l'autre la trouvait, à l'occasion, dans son crâne en forme de cornichon... A qui s'adresse donc l'aplomb de ce mannequin-là, moulé sur son actualité aussi indiscutablement que sur son principe ? Faut-il être plaisantin pour la sortir anadyomène et pour la lancer vers le ciel, tantôt chargée comme une menine, tantôt lisse comme un obus ! En cette pas-toute se trouvait, disait-on jadis, la tota mulier. De se l'être entendu dire n'a pas fait spécialement peur à l'artiste.

Ce motif millénaire, il le fend par le milieu. On n'est pas pour rien disciple de Chiang-Tzu ! Et des hémi-femmes qui en découlent il se sert pour river son clou au métal estoffié : à sculpteur cultivé femmes culturistes. C'est là bien sûr qu'il se montre le moins charitable. Quoi de plus drôle en effet que des pectoraux à la place des seins, que des sternums concaves sur des jambons ployés ? Quoi de plus pitoyable que l'hétéro-grenouille voulant, grâce aux stéroïdes, se faire aussi grosse que l'homo-bœuf ?

D'autres sont plates. D'être étêtées ou manchotes ne semble pas déranger ces sculptures de sculptures. Pieds brisés, patine verte, socle carré... Voici la Grèce en personne. Sans le moindre déhanchement. Si l'on est par goût plus Maillol que Cyclades, on aimera mieux ces fruits qu'on devine choisis, avec une délicieuse licence, dans la vaste nichonnerie où travaillèrent sans se gêner le peintre occidental et l'imagier brahmane... L'une d'elles les porte de travers. C'est sans doute parce qu'elle va se mettre à marcher. Comme un kouros, peut-être se contentera-t-elle de poser un pied en avant. Elle tient croisées ses mains de vierge. Ce qui lui a poussé avec les années, vous ne le verrez pas. Ni davantage sur quelles minces chevilles le magicien la fait tenir debout. Mais vous imaginerez, à la jointure de son ventre et de ses cuisses, quelque chose qui n'a ni longueur ni largeur. Un point. Où la guêpe concentre l'énergie prise dans ses hanches énormes pour ne se livrer à aucune fécondation.

Pas mal non plus, celles-là, droit sorties d'on ne sait quel caf' conç' élamite, qui cachent leur trésor sous le jupon en artichaut renversé  ! Paniers, crinolines, il y a encore de la moelle, n'est-ce-pas, sous votre rotin ? Tout n'est pas parti, rassurez-nous, par la bonde de l'anorexie publique ? Laissez-nous penser ce que laisse à penser ce chef-d’œuvre de candeur, qui porte Degas jusqu'à Babylone, à moins que ce ne soit Babylone jusqu'à Degas ! Regardez-les bien. Ce sont, mais oui, les sultanes des Illuminations, « princesses de démarche et de costume tyrannique ».

À preuve, ce roi et cette reine que l'artiste lui-même présente comme « tranquilles habitants d'un corps qu'ils ne détestent pas, calmement dressés dans leur frontalité assise. » Sourires, geste tendre... Pareils au couple étrusque, ne les croirait-on pas désignés en ces termes : « Ils se pâmaient l'un contre l'autre. En effet ils furent rois toute une matinée où les tentures carminées se relevèrent sur les maisons et tout l'après-midi, où ils s'avancèrent du côté des jardins de palmes ».(3) 1873 : Manet sur la plage de Berck. Cézanne à Auvers. Retour de Londres, les impressionnistes se constituent en groupe.

Qu'on ne s'y trompe pas. Toujours illuminatrices, les royautés dont il s'agit. En sculpture aussi, non content d'être au commencement, le Verbe court les siècles et les redistribue. Il n'y est pas moins question qu'en peinture de cosa mentale.

« Feuilles volantes et sans pagination », ainsi peuvent être considérés les véhicules créés par Cane. Du reste, leur dédicace aux peintres préférés, leur dotation en plan de vol suffiraient à détingueliser par avance ces assemblages de câbles et de tubes.

Les aeschnes ont deux paires d'ailes. Riches en nervures réticulées. Transparentes et incolores, ou bien rayées de couleurs vives à reflets métalliques. Leur vol, au rythme de vingt battements par seconde, est silencieux, sujet à de brusques changements de direction. Sous le palonnier de séraphins selon l'humeur du constructeur pris à des reliquaires ou bien à des limonaires, c'est toute une voltige qui prend le sillage de Léonard. Le but de la libello-traction ? Apporter, notamment, cinq cent vingt-six pastels de la maison Sennelier à Paul Cézanne. Pour que son chevalet, son esprit diagonal se posent une fois de plus devant la Sainte Victoire. Que soit enfin rompue la longue chiourme où les cœurs se fatiguent. Et, sans la moindre peur, sans autre danger dans la soute que des pigments à faire exploser ensemble, que chaque spectateur s'avance - bonjour monsieur Matisse - « du côté des jardins de palmes ». Point de vue, très clair là-dessus, du vieux Claudel :« Il y a longtemps qu'un certain sentiment intérieur, par la voie du rêve, nous a avertis que nous ne sommes pas faits pour l'inertie, mais pour l'équilibre, pour l'exercice entier et parfait à notre disposition pour notre masse, pour un certain état de suspension bienheureuse, pour le vol. » (4) Non moins clair, le point de vue du très vieux Dante. Chez lequel, on s'en souvient, chaque ciel est pourvu d'une « intelligence motrice ». Impossible d'après lui de préparer son paradis sans se donner sur terre des ailes pour voler (« chi non s'impenna si che lassù voli » )(5). Sempenner solidement et en beauté, c'est le programme encore de Rimbaud, qui parle de « chalets de cristal et de bois qui se meuvent sur des rails et des poulies invisibles » , voire de « calèches sur les routes du ciel »...

Plaidée par de pareils avocats, la cause serait entendue s'il n'y avait le ressentiment. Celui-ci ne s'exerce pas sur la seule matière, ineffable, des âmes. En pesant de tout son poids sur les chairs mortelles, les rend-il inaptes à une « suspension bienheureuse » ? A cette question tout plasticien post-moderne répond en se vengeant. Tenant par excellence du dépit nihiliste, il sent son corps qui vacille et sa peine à jouir de quoi que ce soit. Aux quatre coins de la planète il envoie les cavaliers de la laideur, de l'ignorance, de la bêtise et de la pudibonderie. (6). Tout autre, l'attitude de qui n'aura jamais confondu apocalypse et catastrophe. C'est de dévoilement qu'il s'agit. Auquel Cane s'est demandé si pouvait contribuer l'empennage particulier connu sous le nom d'amour. Mais plus que n'importe lesquelles de ses œuvres, ce sont ces contributions-là qui lui vaudront, gageons-le, le genre d'outrages faits à Carpeaux par ce que son siècle avait de plus stupide. L'encre ne manquera pas, jetée avec le grief de néo-classicisme. Autrement dit à rebours. Ce soixante-neuvard, enfin, ne l'avons-nous pas connu lacanisant ? Entre tous les discours sollerto-tractés dont il s'est réclamé, celui-là n'aurait-il pas dû lui ôter toute illusion sur un quelconque rapport sexuel ? Et voilà qu'il nous sert ces mariages frottés à l'os, ces baisers symplegmata ! Haro sur l'inconséquent, ce Canova qui s'ignore !

*

Et s'il fallait seulement regarder ? En tournant autour, de rendre littéralement inconcevables ces barbaries nommées tournantes ? Lumière sur le différend des sexes. Mais lumière par l'absurde sur son croissant dérèglement. Autrement dit, rideau sur la geôle techno-morbide où sont employés de nos jours pênes et serrures. Qu'importe, puisque arbitre il n'y a pas, que soit libre ou gréco-romain ce catch as catch can ! C'est une greffe réciproque : prête-moi ton corps biologique ; rends-moi mon corps-image ; unissons nos corps-signes. Lingam enté sur yoni, du haut, du bas, du travers, du ferme et du glissant. Tutoyer avec sa nuque le derrière d'un étranger, avec ses genoux parler aux flancs d'un autre soi-même fait en creux, cela ne blesse personne, pas même l'honneur d'un dieu jaloux. Cela sort de terre sous la caresse, dans le sens de leur meilleur crin, du planton de Sumer, des nymphes du Grand Siècle.

La plus complète insouciance, dîtes-vous ? Et pourquoi pas ? Cela du moins cause des événements inattendus. Ainsi quatorze petites femmes jouent-elles avec leur ombre par la grâce d'un simple pochoir. Ainsi sur une escarpolette Josephine Baker donne-t-elle à Fragonard le la créole. Plus besoin de perdre sa mule pour tout montrer ... La pulsation américaine et l'œil français sont des façons, plus assez appréciées, quoique plus que jamais d'actualité, de s'en balancer.

De ce gentil va-et-vient deux objets se dégagent comme emblèmes. Le fly-tox est un pulvérisateur insecticide. Duchamp l'eût présenté tel quel et intitulé, cela va sans dire, A verge de rechange. Arman quant à lui en a probablement accumulé plusieurs dizaines. Cane tout à l'inverse lui offre une partenaire. Elle s'allonge sur sa hampe, le pompe, l'arrache du sol comme des haltères, se fait projeter par lui comme par un canon. Quelle sieste, quelle méditation ! Avec cette fly-maid (7) aux prises avec son raidi-tox, rarement l'hystérie aura mieux décliné son répertoire. Le meilleur dada, n'est-ce-pas une chose qu'on mène aux extrémités du comique par le bout de sa suffisance ?

Autre branche, celle de Moïse. Le premier pilote, c'est naturel, manie le premier manche à balai. Il s'en sert à tour de bras. Ridiculise les charmeurs de serpents. Sur le pays fait tomber toutes sortes de calamités. Il se fâche pour de bon, fait passer son peuple à pied sec, noie les chars ennemis, puis frappe le rocher pour en faire jaillir l'eau. Tout cela est bien connu. En d'autres termes : ayant prêté la sienne, l'Eternel a donné pouvoir de la dresser quand il faut. Plus douée que celle des idolâtres. Plus favorable à l'agriculture. Capable de faire quitter à des foules les privautés d'une certaine mère, menstrues y comprises...

Peu de figures ont comme celle-là confirmé la triperie freudienne lorsqu'elle égale organe à moins que rien. Sans des sons articulés, sans l'invocation d'un nom propre l'organe en effet n'est pas grand chose. Un tortillon de glaise, auquel Giacometti en personne ne pourrait donner le branle. Un pauvre aspic, que le sein de Pharaonne elle-même serait en peine de réchauffer ! Contre l'illusion de jamais le posséder, le Lévitique n'a-t-il pas énuméré plusieurs centaines de moyens ? Avec cette énumération la figurine n'est pas en reste : « Je ne l'ai pas ? Qu'à cela ne tienne ! J'en jouerai. D'un gode je ferai mon dieu. »

Pour apprécier ce genre de clownerie mieux vaut donc savoir lire. L'épisode de la manne, par exemple. Dans lequel Baltasar Gracian voyait « le symbole de ces esprits qui ont acquis de quoi se transformer en tout. » Le côté transformiste est parfois reproché à l'athlète. Comme à Sonny Rollins il lui est arrivé, c'est vrai, de se lever hard bopper pour se coucher caraïbe. Comme Picasso il manie le crayon ingresque aussi bien que le moule à gâteau. Cette bonne compagnie l'atteste toucher à tout n'est pas toucher à n'importe quoi. Il faut avoir l'oeil pressé ou l'esprit prévenu pour ne voir chez lui que citations juxtaposées. Avec La Fontaine, certes, il se reconnaît dans le
papillon du Parnasse : « Je suis chose légère, et vole à tout sujet ; Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet. » Mais c'est par oxymorons qu'il s'exprime. Son bronze est aérien, sa rondeur est piquante, son Kama Sutra pudique, etc.

L'œuvre sculpté ? Un mouvement souterrain de causes et d'effets. Au fond, ne serait-ce pas aujourd'hui qu'il se livre à un véritable travail de support-surface ? Voici quelques trente ans, la théorie jouissait de sa propre abondance, hors les formes supposées émaner d'elle. Désormais c'est en volumes que le verbe passe, et justement en ce qu'il ne pipe mot. D'où sa drôlerie à la fois lacunaire et pascale.

Tout chez Louis Cane est affaire de traversée. Fildefériste ou terre à terre, déposée en touches, en plumeté sur cent trames différentes, comme les plaies d'Égypte écrasées sur toutes sortes de pare-brise, guidée dans son caprice par de subtils aéronefs, par de drôles de bâtons, voyeurisée sous l'osier, perdante dans le gain, gagnante dans la perte. Souvent moqueuse, modeste parfois, libre toujours. Tout est Pâque qui sort de ses mains. Et, par conséquent, inénarrable joie.


Gilles Cornec, Épiphanie 2004



(1) Le plaisir du texte. Edit. du Seuil. Coll. Tel Quel.
(2) Elégies de Duino. Poésies complètes. Edit. du Seuil.
(3) Illuminations. O.C. Bibliothèque de la Pléiade.
(4) Paradis. Chant X.
(5) La rose et le rosaire. O.C.T. XXI. Commentaires et exégèses.
(6) Ce dernier d'ailleurs galopant la plupart du temps à l'envers, dans le sens de l'obscénité.
(7) Doit-on rappeler que l'anglais fly traduit à la fois mouche et braguette ?