LA MAGIQUE ÉTUDE DU BONHEUR

Ce siècle a mis les choses à l'envers. Le processus de basculement à 180° avait commencé bien avant, puis ce vieux farceur du Duchamp a donné le coup de pouce et hop ! imaginaire, symbolique, art, réel, se sont retrouvés cul par-dessus tête. On dit que les fins de siècle se ressemblent. Pas du tout. D'ailleurs, ce n'est pas une fin de siècle que nous vivons, c'est une fin de millénaire. Et pour une fin, c'est bien une fin ! Tant mieux, direz-vous, car il y aura nécessairement un commencement qui lui succédera. Touchants optimistes que vous êtes ! Et si le nouveau était que nous entrons dans une fin qui n'en finirait pas, une fin qui n'autoriserait plus aucun début. Déperdition d'énergie infinie, molle entropie. Vous me jugez pessimiste, désolant, défaitiste ? Pas le moins du monde. Cette situation me ravit. Elle exige de nouvelles stratégies de résistance, elle devrait nous contraindre à inventer, à penser autrement. La première des choses à faire serait de se débarrasser des constats du genre : l'histoire est finie, ou : l'art est mort. La vérité est peut-être beaucoup plus dramatique, beaucoup plus noire, et du coup beaucoup plus excitante, et le défi à relever beaucoup plus passionnant. Si le vrai drame n'était pas que l'histoire et l'art sont finis mais bien au contraire qu'ils ne peuvent finir, qu'ils ne réussissent pas à mourir, qu'ils agonisent interminablement, que le cadavre ne finit pas d'être secoué de soubresauts qui font croire à la vie...

Pourtant, quelques esprits aigus de notre siècle avaient analysé le nouveau de la situation et nous avaient prévenus. Rappelez-vous, entre autres, le « Salut les artistes !, de Debord, et tant pis si je me trompe ». Le très jeune théoricien de la Société du Spectacle annonçait dès le début des années 50 ce qui désormais, ne pouvant vraiment finir, allait faire semblant de continuer. Il avait déjà sous les yeux notre quotidien : des œuvres sans signature, des signatures sans œuvre. Si ce n'est pas tout à fait au début du siècle, quand donc tout cela aurait-il commencé ? Peut-être bien avec la Révolution Française. Je veux dire avec la naissance du Musée. C'était en tout cas l'hypothèse de Blanchot : « Puisqu'il y a le Musée, il ne peut plus y avoir d'œuvres véritables ».

Et Louis Cane, me rétorquerez-vous, comment mène-t-il sa barque, lui, en cette fin de millénaire ? Il a l'avantage sur beaucoup d'avoir traversé quelques orages et tempêtes où d'autres ont vite sombré. S'il y en a un qui a commencé par signer avant de peindre, c'est bien lui. Rappelez-vous, les tampons: Louis Cane, artiste-peintre. Le terrorisme, a expliqué Paulhan, c'est quand les artistes signent au lieu d'écrire (ou de peindre). Le terrorisme, il peut en parler en connaissance de cause, Cane, et l'expérience qu'il en a acquise lui donne aujourd'hui un savoir sur les moyens d'y résister. Qu'il ne se soit pas laissé aller dans le grand fleuve du nihilisme contemporain (il n'y a pas d'autre mot pour désigner cette fin qui n'en finit pas de finir ; le nihilisme n'étant pas, comme y insiste Heidegger, la constatation de l'existence du néant mais, au contraire, son refus et l'impossibilité de le penser), le met évidemment dans une position de totale marginalité. Il se tient sur la rive du fleuve, il le regarde charrier toutes sortes de bricoles, de débris, de déchets, tiens ! une boîte de conserve qui passe, tiens ! un siège de chiotte en plastique, tiens ! un trognon de salade, tiens ! une couche-culotte, un vieux journal, une photo jaunie, une porte de frigidaire, une toile rayée à matelas... Ça le distrait, Louis Cane, il jette un œil amusé à l'écoulement de la vaste benne liquide qui nourrit son ironie, mais il est très vite repris par de plus sérieux travaux. Parmi ceux-ci, signalons notamment son invention de drôles de machines, des machines qui lui permettent justement de ne pas être emporté dans la bourbe du fleuve qui n'en finit pas de rouler ses déjections, des machines grâce auxquelles il va pouvoir prendre quelque hauteur. Tant qu'il s'agissait de se tenir ferme sur la berge, pas de problème, Moïse, en 1985, lui avait fait cadeau de son bâton (Bâton de Moïse). Mais pour décoller, c'est son protecteur, l'ange Gabriel, qui lui a inspiré l'idée de ce merveilleux et loufoque chariot aérien dans lequel, geste de grande générosité, Cane a accueilli son vieil ami Cézanne afin d'épargner à celui-ci la vue trop débilitante de ce qui se passait en bas. Un plan de vol, son pliant, son chevalet, et la route du ciel est à lui, au maître d'Aix, et à son copilote Louis Cane, et à d'éventuels passagers, à vous, à nous si nous le voulons, à tous ceux que Cane espère être en état de réagir aux pastels de l'ange Gabriel, ces « véritables cellules solaires prêtes à se charger au moindre désir d'art qui passe par là ». Le désir d'art. Cane a une belle formule pour le définir : « l'envie de penser l'impensable ». Le désir, l'avez-vous ? L'envie de penser ce qui ne l'a pas été, ce qui ne peut l'être, ce qui néanmoins le sera si vous vous décidez à quitter vos dépouilles d'homme-pour-la-mort et à revêtir la combinaison d'homme¬pour-la-résurrection (qui n'est autre que cet aéronaute à qui la vitesse de sa machine volante va donner l'éternité), cette envie vous tenaille-t-elle ? Vérifiez : entrez dans ce monde de figures à trois dimensions que vous propose Louis Cane. Que dis-je à trois, à dix, à mille ! Vous y rencontrerez des Vénus, des sorcières, des rois et des reines, des petites femmes pudiques, des obscènes, des avec bracelet et des sans, des nues et des en jupettes, des maigrelettes et des à gros culs, des qui jouent avec leur ombre, des qui se balancent sur des escarpolettes, des ballerines, des insectes coïtant, un saint causant aux oiseaux, des abeilles, des libellules, nos ancêtres Adam et Eve, la main de Dieu et certains guignols qu'elle a modelés dans les temps anciens..., le monde quoi ! notre passé, notre histoire, nos arts, nos mythologies, nos joies, nos fantômes, nos peurs insensées... Comment réagissez-vous devant la tragi-comédie que met en scène cet Héphaïstos de notre temps qui tantôt vous enchaîne le vivant dans une immobilité de pierre tantôt vous libère la vie en animant la matière inerte (les dernières sculptures de facture « classique ») ? Recul ? Fuite ? Plongée dans les eaux basses et sombres du temps, au milieu des détritus ? Ou vous vous saisissez de la canne de Moïse que vous tend Cane, comme on fait du bâton d'une course de relais, vous grimpez dans les machines-volantes, vous faites ainsi l'apprentissage de la distance, vous vous entraînez à gagner la dernière course, celle qui se court à l'infini. Un infini qui n'est évidemment pas le fini qui n'arrive pas à finir, la mort qui n'arrive pas à mourir.

La distance. La sculpture, plus que tout autre art, nous apprend à ne pas l'abolir. Burlesques ou graves, réalistes ou caricaturaux, en mouvement ou hiératiques, Vénus millénaire ou petite femme moderne, couple enlacé ou oiseau bricolé, les bronzes de Louis Cane nous signifient que l'espace ne se possède pas, ne se piétine pas, ne se colonise pas. Chaque figure que Cane fait apparaître, chaque geste qu'il lui communique, créent un espace, un espace à part, leur propre espace, un espace déhiérarchisé. S'il n'y a pas d'espace homogène, il n'y a pas non plus un temps rectiligne. Pourquoi croit-on que Cane se donne une vaste longueur d'ondes historiques dans le recensement qu'il fait des moments forts d'une histoire plus spécifique qui est celle de la sculpture, sinon qu'il a la volonté de ne pas soumettre l'art à la chronologie, de ne pas l'appréhender selon le déroulement d'un temps linéaire. Un grand écrivain est d'abord un grand lecteur. Un grand cinéaste, un grand lecteur d'images (ainsi Godard : son Histoire du cinéma écrite en images est peut-être son chef-d’œuvre). Idem pour le peintre ou le sculpteur, il a d'abord à relire l'histoire de la peinture et de la sculpture. A la relire, bien sûr, crayons, pinceaux, ciseaux, burins à la main. Dans les sculptures de Cane, l'Egypte est présente, la Grèce, la Mésopotamie, l'Afrique, l'Océanie, Maillol, Picasso, Giacometti, de Kooning, la préhistoire, les baroques, la statuaire médiévale, Canova, David d'Angers... Les époques et les oeuvres sont revisitées. Sans nostalgie, sans déférence excessive, sans rage iconoclaste. Chaque instant temporel, aussi lointain soit-il, est aussitôt transformé en un instant spatial. Cette statue-ci, celle-là, cette troisième...

Freud avait eu cette remarque étrange, que nos pulsions se manifesteraient en se juxtaposant comme des statues. Colonnes et cariatides s'érigeraient comme autant d'apparitions de la libido. S'il n'y a pas, comme je le rappelais, homogénéité de l'espace, continuité du temps, il n'y a pas plus continuité du moi. Ce ne sont pas que des époques et des territoires que traverse la sculpture de Cane, ce sont aussi ces lieux plus secrets, plus obscurs, plus enfouis, peu visités, peu fouillés, peu explorés par les modeleurs de pâte et les burineurs de pierre, ces espaces intérieurs, profonds, que les poètes, eux, surent de tout temps sonder et dont Freud, en ce siècle, rappela l'existence. Il n'est peut-être pas aventureux d'avancer l'hypothèse que seul un artiste ayant fait l'expérience de l'analyse pouvait donner corps, forme et matière, à cette vie pulsionnelle, inconsciente, fantasmatique, qui nous fait parler, rêver, désirer, haïr, aimer... De quoi d'autre pensez-vous que nous parlent les figures apparemment muettes de Louis Cane ? Si en elles, vous ne retrouvez pas vos peurs, vos effrois, vos blocages, vos angoisses, vos joies, vos aspirations à la liberté, c'est que décidément vous restez obstinément fermé et étranger à vous-même.

Nietzsche, critiquant Kant, écrit dans la troisième dissertation sur la Généalogie de la morale : « La seule chose que je veuille souligner; c'est que, comme tous les philosophes, au lieu d'envisager le problème esthétique en partant de l'expérience de l'artiste (du créateur), Kant a médité sur l'art et sur le beau du seul point de vue du "spectateur"... » Plus loin, à la conception du beau selon Kant, Nietzsche, oppose la définition de Stendhal : « une promesse de bonheur ». Si l'on en croit Giorgio Agamben, commentant Nietzsche, c'est cette impossibilité occidentale de penser l'art à partir de l'expérience vécue du créateur, qui est à l'origine de ce qu'on va appeler d'un beau nom ronflant : l'esthétique. L'esthétique ou la science de l'œuvre d'art. Que cette pseudo-science naisse quand l'art entre au Musée, quand la Terreur bat son plein, voilà qui devrait donner à réfléchir. On est évidemment loin de ce que Rimbaud demandait à l'art et à la poésie, à savoir la « magique étude du bonheur ». Le discours de l'esthétique va se mettre à proliférer, il domine aujourd'hui tout le champ de la théorie. Les esthéticiens ont définitivement éliminé les philosophes. Une grande partie de l'art du XXe siècle a été programmé par le « jugement esthétique » et s'en est fait l'esclave consentant. Simple indice parmi mille autres de l'hypertrophie de ce discours : le nombre pharamineux d'essais consacrés à Duchamp...

Dans ce contexte, où seul compte le comment et jamais le pourquoi, où l'art n'est plus que la manifestation d'une formidable puissance de négation, on comprend que la volonté d'un Cane de poser la question du bonheur (bonheur de peindre et bonheur de vivre) apparaisse comme une incongruité monumentale. Et que son œuvre fasse l'effet de cette détonation au milieu du concert dont parlait Stendhal.

Louis Cane, à la différence de la plupart de ses contemporains, ne se considère plus envoyé par les dieux de la science et de l'esthétique pour expliquer, analyser, critiquer, déconstruire ; sa mission est à la fois plus élémentaire et plus ambitieuse : manifester une présence, faire de chacune de ses sculptures un acte d'approbation, un oui qui n'est pas tant un oui au monde qu'un oui à la dure tâche d'avoir à habiter le monde. Cane a sans doute appartenu, dans des temps bibliques anciens, à cette tribu d'Iduménée qui dans la Genèse avait la faculté de connaître de façon évidente et immédiate le beau. Avoir reçu un tel don crée quelques obligations. Il me faut nuancer ce que je disais plus haut en précisant que le grand oui qu'il adresse au monde s'accompagne de mille non qu'il lui faut opposer à toutes les forces qui empêchent l'habitation de ce monde. Le nihilisme est à combattre sur tous les fronts. Ce polyphile qu'est Cane (Polyphile, personnage de La Fontaine, l'amateur - au sens fort d'aimer – de toutes choses) se double d'un bagarreur pugnace. Sa sculpture en témoigne, qui manifeste les deux tendances opposées sans lesquelles le combat ne peut avoir d'issue victorieuse : d'une main bienfaisante, selon une opération délicate et savante, Louis Cane dit la beauté du corps humain, la grandeur de l'incarnation (et vous avez des Vénus comme celle dite la Parisienne), d'une autre main, moins philanthrope, il rappelle les conséquences de la Chute, il remet en mémoire combien les bienvenus de l'origine, les bienfaits du début, se sont contrefaits au fil du temps (et d'exposer avec une commisération enjouée les tares, les déformations, les défauts, en un mot les marques du péché dans les corps qui en vérité sont des âmes (et vous avez ces séries de sculptures, menées parallèlement aux autres, où la caricature, la drôlerie, le rire, l'emportent sur la louange). Un artiste qui n'aurait pas deux mains, ces deux mains-là, une bénisseuse et une cogneuse, une flatteuse et une blâmeuse, une grave et une légère, une faiseuse de plein, et une creuseuse de vide, une lyrique et une satirique, une apologétique et une gouailleuse, une rassembleuse et une diviseuse, une amoureusement tendre et une érotiquement agressive, a peu de chances de nous faire entendre, et d'entendre lui-même, dans quelles conditions une âme peut habiter un corps, un humain habiter le monde, un étant habiter son être-là. Un sculpteur, et tout artiste en général, se doit d'être un efficace déniaiseur. La force de la sculpture de Louis Cane ? C'est une rabatteuse de chimères.

Encore faut-il savoir la voir. Savoir que la pogne de Cane qui fesse peut, comme faisaient les dieux jaloux avec leurs ennemis, nous transformer à notre tour en statue, en un de ces monstres froids où le sang s'arrête, où la voix ne passe plus, qui vous observent de derrière un miroir (ah, que les livres saints avaient raison de nous prévenir contre les sculptures, c'est qu'elles ont vite fait de devenir des idoles, ces doubles de doubles, qui charment ou qui, grimaçantes, vous foutent une énorme pétoche physique et métaphysique). Mais, aussi bien, faut-il savoir que son autre main, à Louis Cane, la main qui caresse, la main qui précautionneusement modèle et polit, a le pouvoir pygmalionesque de métamorphoser la glaise, le plâtre, le marbre ou le bronze, en chair vivante (ah, que le Christ avait raison d'annoncer que là où les hommes se tairaient - et ne trouvez vous pas que nos contemporains se taisent énormément, que n'ayant probablement rien à nous dire leur silence finit par faire un bruit assourdissant ? – ce seraient les pierres qui parleraient).

« Là où volera l'esprit, le corps aussi se rendra tout droit ». Le vol, on le sait, est un jeu savant entre vide et plein. L'art même du sculpteur. L'esprit peut voler de ses propres ailes, mais le corps... Là intervient le geste de Louis Cane. Défaire une main de sa paralysie, une jambe de son engourdissement, demande une longue patience. Monter, pour la sculpture d'un corps, les disjecta membra, greffer une tête sur un torse, un bras sur une épaule, requiert une science très spéciale qui tient de celle du jardinier et de celle du chirurgien orthopédiste. Visitez l'atelier de Louis Cane, regardez-le faire, vous comprendrez qu'au milieu de ce magasin de pièces détachées, dans ce capharnaüm de pieds, d'avant-bras, de culs, de calottes crâniennes, de rotules, un seul jeu se joue : comment avec du plein faire du vide, mais un vide orienté, pas un vent de néant, et comment avec du vide obtenir du plein, mais un plein détendu, étalé, lumineux, pas une masse de lourdeur et d'obscurité. Si le jeu est réussi, le corps, alors, peut voler. Filer tout droit. Vers l'esprit qui lui tend les bras. De corps de boue, de corps de déjection (ce plâtras mou, cette glaise collante, ces fils de fer, cette ficelle, ces bouts de ferraille..., toute la bricole et la cuisine qu'on trouve dans l'atelier de l'artisan-sculpteur), il devient corps de gloire, corps d'action, corps en érection.

Avez-vous remarqué que la main de Cane qui pétrit des femmes est bien plus active que la main du même qui tripote de l'homme. Combien de sculptures de dames ? Combien de messieurs ? Comptez. C'est Masson qui disait qu'il n'y a d'images que du corps. Je me suis permis d'ajouter, et de préciser, quelques années après lui, qu'il n'y d'images que du corps de la femme. Je ne reprendrai pas ici ma démonstration. Je vous renvoie à Lacan et son développement sur le lien entre image et manque, et à sa théorie de l'Autre sexe. Cane peaufine ici la démonstration. Les quelques rares troncs mâles ne sont que des ponctuations, des signaux minimaux destinés à rappeler la réalité de la différence sexuelle. Quand il y a couple, Cane n'hésite pas à flirter avec le chromo, pour, avec humour, le dénoncer : cette façon que l'homme et la femme ont de poser unis pour quelque hypothétique éternité. Se rappelle-t-on la définition qu'Eluard, ou je ne sais plus quel poète communiste en plein trip d'optimisme béat, donnait de l'amour ? L'amour, affirmait ce doux rêveur, ça ne consiste pas à se regarder dans les yeux mais à regarder ensemble dans la même direction. Tu parles ! Qu'on observe de près le même couple repris en main (et les deux ne sont pas de trop cette fois) par Louis Cane. Les scènes d'amour, les préparatifs au coït : s'agit-il d'une tendre union amoureuse, ou d'une lutte féroce sur un ring ? Ce n'est plus Eluard, cette fois, qui préside aux ébats, mais Baudelaire.

En somme, qu'est-ce qu'on attend d'un artiste ? et aujourd'hui plus que jamais ? 1) Qu'il nous dise la vérité sur les pulsions de fond qui mènent l'humanité. 2) Qu'il le fasse avec les armes de la beauté, certes, mais aussi de la légèreté et de l'ironie qui, les seules, peuvent, sinon nous délivrer de nos démons (pouvons-nous échapper à la malédiction de la Chute ?), du moins nous les rendre dérisoires, inoffensifs.

Eckermann disait à Goethe : « Il faudrait que vint un second rédempteur qui nous délivrerait du tragique ». Louis Cane n'est sans doute pas le second Messie, mais pour ce qui est de donner un vigoureux coup de balai sur quelques-unes des scènes de notre monde où se jouent quotidiennement des tragédies, on peut compter sur lui.


Jacques Henric



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LOUIS CANE DANS SES MEUBLES

Fin du 18e siècle, la bourgeoisie a pris le pouvoir. Les privilèges de l'aristocratie sont abolis. La technique va connaître un grand bond en avant. L'idée de progrès, réactivée par les Lumières, puis la Révolution française, devient le moteur de l'idéologie de la nouvelle classe sociale en plein essor. Essor économique et essor politique. Une production mécanisée est dans un premier temps à l'origine de progrès et de bienfaits sociaux. Le mouvement s'accélère au 19e siècle, préparant la grande révolution industrielle dans les pays européens et aux États-Unis. Nul besoin d'être un marxiste pur et dur pour constater les effets pervers de celle-ci : production de biens accélérée, richesse économique, mais dans le même temps paupérisation des classes qu'on appelait laborieuses, misère de millions de travailleurs venus de la campagne vers les grandes cités industrielles, exploitation des enfants, grèves, révoltes, répressions... Les guerres jouent un rôle, la Seconde guerre mondiale particulièrement, qui a rendu irréversible le processus de production globale des biens, et aidé à l'invention de technologies nouvelles, donc de styles nouveaux dans des disciplines comme l'architecture et de ce qu'on appellera, de ce mot fourre-tout, le design. Ainsi, on pourrait comparer les évolutions parallèles, parfois en accord, parfois en contradiction, de l'économie et de l'art dit appliqué, et repérer entre eux les mêmes harmonies, les mêmes disjonctions et les mêmes effets pervers. On le sait, les progrès dans le domaine social, économique et politique ne s'accompagnent pas nécessairement de grands bonds en avant en art. Une révolution sociale (voyez celle de la France de 89 et 93) peut aller de pair avec une régression de la création artistique ; inversement, une période de glaciation politique peut être bénéfique à un épanouissement de la littérature et l'art.

Ce long préambule, pour signaler que l'artiste Louis Cane, le peintre, le sculpteur, comme le créateur de meubles, lequel nous occupe ici, (j'hésite à employer le mot barbare, cadeau de nos amis américains et anglo-saxons, de « designer ») n'est pas tombé du ciel des « idées pures », il se situe dans cette lignée, en accord parfois et le plus souvent en opposition à elle, évoquée plus haut. Des historiens, plus compétents que moi, auraient à mettre au jour ce que son travail de créateur de meubles doit au 18` siècle, donc à la grande tradition de la marqueterie française, comment sa production traverse des esthétiques comme celles du Modern style (laquelle, au début du 20e réemprunte les voies de l'artisanat), du Jugendstil, de la Sécession (formes empruntées au monde végétal, jeu de la géométrisation et de l'arabesque)... et en quoi elle rompt avec ces courants où le formalisme l'emporte sur la recherche ergonomique. Et que dire de l'abîme qui sépare aujourd'hui le travail d'un artiste, qui, avec l'aventure de Support-Surface, dans les années 60-70, rappelons-le, s'est laissé aller à la tentation formaliste et sait donc de quoi elle est faite, et ce que le design produit de monstres dont la laideur esthétique le dispute à l'inconfort ergonomique : chaises sur lesquelles on ne peut s'asseoir qu'en un équilibre précaire, formes qui vous démolissent la colonne vertébrale, matériaux agressifs qui meurtrissent les bras, les fesses, le dos...

Comment concilier le modernisme des formes, ce que de grands créateurs du siècle passé comme Picasso ou Giacometti ont initié, et une tradition telle que celle de la Chine ancienne ? Voilà le pari réussi de Louis Cane. Tradition et révolution réconciliées. Pureté des lignes et beauté de l'ornementation. Louis XV et Louis XVI convoqués, revisités par l'Art Déco, mais épurés par Cane. La structure est fondamentale (on doit être bien assis sur ses chaises, à l'aise pour écrire sur ses secrétaires, au mieux pour se reposer sur ses canapés) mais la peau compte. Voyez, mieux, touchez ce « buffet galucha », passez la paume de la main sur ces bois précieux, laissez courir vos yeux sur ces idéogrammes chinois...

C'est un rapport inévitablement érotique qu'on a avec ces meubles. On est loin du puritanisme du Bauhaus. C'est le baroque qui fait retour, mais assagi, pas sous une forme flamboyante que nos temps n'appellent plus. L'époque a besoin d'un peu de paix, d'un peu de calme, d'un peu de sérénité. Le monde extérieur, chaque jour un peu plus à feu et à sang, est bien incapable de vous les apporter. Qu'au moins, votre intérieur domestique, influant sur votre intérieur psychique, soit ce havre de beauté et de repos. Vivez en Cane, si vous m'en croyez et si vous en avez les moyens. Dans le cas contraire, militez, comme on au bon vieux temps, pour que chacun puisse se payer ce qui n'a rien d'un luxe, simplement le droit à la maîtrise de soi et au plaisir des sens et de l'esprit.


Jacques Henric